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À propos de Mères douloureuses – Questions à Philippe De Georges

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Philippe De Georges écrit avec style, toujours syntone à son expérience de psychanalyste. Avec Mères douloureuses[1], il nous convie à suivre le parcours des cures de trois femmes, trois mères, dont chacun des mondes est troué par la douleur. L’enfant symptôme, condensateur de jouissance, renvoie chacune à une « souffrance sans fond »[2] la confrontant singulièrement à sa jouissance féminine et convoquant son rapport à la fonction du père. La figure classique de la Mater Dolorosa se trouve ici transformée. Si La femme n’existe pas, si la mère in-existe, la psychanalyse fait exister un lien de parole donnant sa place au plus inconnu de soi-même. La réflexion de P. De George s’inscrit dans notre actualité la plus cruciale.

L’Hebdo-Blog – Après avoir écrit La pulsion et ses avatars[3] en 2010, puis Par-delà le vrai et le faux[4] en 2013, vous publiez Mères douloureuses. Dans chacun de vos trois ouvrages, vous donnez toute sa portée à la jouissance et à l’éthique de la psychanalyse qui rend le sujet responsable de sa jouissance. En quoi pensez-vous qu’une telle responsabilité éthique face au réel est actuelle ?

Philippe De Georges – Je vous remercie de relever cette constante. Sans doute est-ce depuis que j’écris ma question. A peine entré à l’École, je me souviens d’une conférence faite à Nice par François Leguil. Je lui avais précisément demandé de dire selon lui ce que devient la pulsion à la fin de la cure. Je ne fais jamais que poursuivre ce fil. L’idée directrice est que l’éthique de la psychanalyse n’est pas autre chose que celle du traitement par chacun de sa jouissance, en tenant compte de l’autre. On peut lire tout Freud et tout Lacan avec ce souci, depuis ce que le premier appelle « le complexe du prochain »[5] dans son Esquisse d’une psychologie : soit comment, en partant de sa « détresse originelle»[6] et des plus précoces « expériences de satisfaction »[7], le petit d’homme lie jouissance et présence du prochain.

Tout ce que nous vivons aujourd’hui – Charlie, le terrorisme, l’éducation des filles et la condition féminine, les façons d’aimer, de vivre des relations sexuelles, de procréer, la liberté pour moi et la tolérance de l’autre – pose à nouveaux frais cette question.

L’HB – Dans Mères douloureuses, vous dépliez trois cures de trois mères douloureuses ne cessant de se sacrifier, de valoriser la perte et « la souffrance sans fond »[8] et de conforter l’Idéal du moi. Chez ces trois femmes, l’être féminin est sacrifié au profit de l’Être mère poussé jusqu’à l’impossible. Leur maternité est un Toute-mère pris dans la jouissance féminine. Cette démesure maternelle, en faisant de chacune une mère singulière, re-questionne la fonction paternelle. Au cœur des nouvelles organisations familiales de notre époque, comment pensez-vous que ces « Mères douloureuses » ouvrent de nouvelles pistes pour la psychanalyse au regard de la question : comment être père ?

P. De G.  Comment être père est la question la moins abordée dans ce livre. Ce qui ne veut pas dire bien sûr qu’elle n’y est pas, en filigrane. Il est en effet rédigé à partir de la parole de ces trois analysantes. Même l’enfant-tourment n’est présent dans ces cas que par le biais de ce que disent ces mères et donc comme le signifiant qu’il est pour elles. Mais pour chaque cas, il y a, en arrière-plan et dans les propos de ces femmes, le père qu’elles ont eu et le père qu’ont eu leur enfant. Les pères de ces patientes sont aussi différents entre eux qu’elles le sont elles-mêmes. L’un est un père incestueux qui s’érige (si je puis dire) comme seule source de la loi ; l’autre est un père-la-vertu qui légifère au nom d’un Dieu sans faille ; et le troisième est un père in-signifiant. Ce qu’ils ont en commun est que les sujets que nous entendons, leurs filles, n’ont pas trouvé en eux un repère assez consistant et crédible pour qu’il serve de boussole dans les embrouilles du désir. Leur être-femme s’est trouvé en défaut, pour des raisons et par des circonstances différentes pour chacune d’elle et, devenues mères, la question du père est restée pour elles en souffrance. Chacune a bricolé devant l’enfant à naître, avec des partenaires à vrai dire assez peu conséquents. Elles n’ont pas eu plus de recours pour faire avec leur enfant-tourment qu’elles n’en avaient eu pour faire avec leur être-femme et leur désir d’être mère. Chacun de ces enfants – en s’en tenant à ce qu’en disent leurs mères, puisque nous n’avons pas leur témoignage direct, comme sujets – semble avoir manqué à son tour d’un recours suffisant au père. Au final, on serait tenté de dire : à mère douloureuse, père toxique. Mais le risque est bien sûr celui de toute généralisation. Ce court ouvrage ne propose aucune typologie et tourne le dos à toute illusion universalisante. Il n’y a pas plus de réponse générale à « comment être père » qu’à toute autre question que rencontrent les sujets dans leurs vies.

L’HB  La psychanalyse fait exister un lien de parole capable de toucher « à la détresse et à la dette »[9] et, en donnant sa place au plus inconnu de soi-même, au désir inconscient de chacun, ouvre à la surprise et à l’invention singulière. Ne pensez-vous pas que ces trois mères douloureuses qui ont « le père à l’œil »[10] nous apprennent à donner toute sa portée à la « fraternité discrète »[11] propre à la psychanalyse ?

P. De G. Si c’est le sentiment que la lecture de ce petit volume suscite, j’en suis ravi. C’est en tout cas une idée liée à votre sensibilité personnelle, que je reprends volontiers à mon compte. En même temps, nous savons (et l’adjectif « discrète » qu’utilise Lacan en témoigne) que l’analyste ne fait usage ni de sa compassion éventuelle ni d’un « je veux ton bien » dont on connaît trop les ravages.

Le signifiant de fraternité ne va pas sans mériter qu’on l’interroge. Une certaine tradition nous a appris qu’être frères, c’est aussi le cas d’Abel et de Caïn. Une autre, qui ne nous est pas moins familière, évoque Etéocle et Polynice, puis Romulus et Remus. Il faut donc manier ça avec quelques pincettes… Car près de nous, Sartre n’a pas hésité à parler de fraternité-terreur ! Vous voyez comme, une fois encore, tout cela est actuel. Il y a dans le mot de fraternité un profond ressort d’idéal, comme dans celui de liberté. L’usage des idéaux, leurs contradictions et leurs limites, leur possibilité et leurs effets sont en débat au moins depuis les Lumières.

[1] Georges P. De, Mères douloureuses, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2014.

[2] Ibid., p. 88.

[3] Georges P. De, La pulsion et ses avatars, Paris, Éd. Michèle, 2010.

[4] Georges P. De, Par-delà le vrai et le faux – Vérité, réalité et réel en psychanalyse, Paris, Éd. Michèle, 2013.

[5] Freud S., Entwurf / Esquisse I et II, Trad S.Hommel et col, Extrait du bulletin Paléa 6,7,8 p.24.www.lutecium.fr

[6] Ibid., p.16.

[7] Ibid.

[8] Georges P. De, Mères douloureuses, op.cit.

[9] Ibid., p. 111.

[10] Ibid., p. 113.

[11] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.

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