Numéro 163

Hebdo Blog 160, Orientation

À propos de la FIPA : Entre structure et contingence.

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« Il est incroyable qu’autant de gens aussi diplômés passent autant de temps à considérer, à étudier des petites choses aussi modestes et minimes que ces phrases dites par des gens que personne ne regarde, dont personne ne se soucie, et que la société écrase », telle fut la façon dont Carole Dewambrechies-La Sagna accueillit les travaux des Centres psychanalytiques de Consultation et de Traitement (CPCT) et des associations qui lui sont apparentées, lors d’une des journées casuistiques de la FIPA réunissant les responsables de ces institutions et quelques membres de l’École invités à discuter les cas exposés *. C’est au bout d’un work in progress de plusieurs années, où s’est effectué un véritable travail d’École autour de la casuistique, suivi de conversations animées par Jacques-Alain Miller présent en sa qualité d’extime, et après avoir envisagé différentes formes de regroupement – réseau, forum, etc. – qu’on opta pour une Fédération administrée par l’École de la Cause freudienne.

Deux logiques aujourd’hui se croisent : celle – horizontale – du réseau de fait que forment ces institutions implantées dans le social, véritable maillage national francophone (français et belge) et celle – plus verticale – qui les relient depuis 2015 à l’École de la Cause freudienne, puisque le directoire de l’École constitue le bureau administrant cette Fédération. C’est lui qui organise les journées casuistiques internes et les journées d’étude ouvertes au public, les rassemblant autour d’un thème psychanalytique mis au travail collectivement, quelle que soit la spécificité de chacune de ces associations. Il est à noter que la trentaine d’institutions de la FIPA ont en commun la gratuité et la durée limitée du traitement. Il ne s’agit pas ici d’une gratuité du service subventionnée par l’État, mais d’une gratuité offerte par le bénévolat de ses praticiens. Ce qui caractérise un bon nombre d’entre elles, à la différence de lieux cliniques orientés par la psychanalyse implantés dans des institutions régies par le discours du maître, c’est leur liberté d’action totale au regard de toute contrainte protocolaire et évaluatrice étatique. Et du côté du bénévolat des équipes, la formation clinique constitue pour chacun la rançon du labeur. C’est pour répondre à la vague évaluatrice et scientiste qui avait déferlé en France et risqué d’engloutir la psychanalyse que fut créé par l’ECF en 2005 à titre expérimental, le premier CPCT à Paris. Depuis, l’expérience s’est répandue en France, en Belgique et partout en Europe, indépendamment de toute directive de l’École. Elle fut recalibrée quelques années plus tard pour converger finalement vers la fondation d’une Fédération liée de près à l’École attentive à la dimension de la formation clinique et analytique de ses praticiens.

C’est donc dans ce contexte du travail au CPCT, dans ses groupes de contrôle ou lors des réunions cliniques où se croisent praticiens plus aguerris et moins aguerris que cette attention aux choses de finesse qui se logent dans la langue de chacun, peut s’effectuer. C’est-à-dire loin des préoccupations de plus en plus contraignantes auxquelles ont à faire des institutions régies par le discours du maître où la psychanalyse tente de se loger en y créant une alvéole. Ici, comme l’avait remarqué J.-A. Miller, nous nous trouvons, avec les CPCT, dans des dispositifs régis par le discours analytique où nous avons le luxe De nous poser des questions essentiellement psychanalytiques. Luxe nécessaire et décidé, à l’abri de l’impératif du maître contemporain, qui commande à chacun de circuler à moindres frais pour l’État managérial : Circulez ou crevez !, ce qui parfois signifie la même chose : Débarrassez le plancher !

Alors oui ! Des psychanalystes bénévoles et de plus jeunes praticiens passent du temps à étudier des choses aussi modestes et minimes que des phrases dites par des gens qui sont parfois ignorés de la société, du monde, ou de leur petit monde, leur famille, par des sujets en déprise sociale et subjective, l’une n’allant pas sans l’autre.

On peut situer là l’apport de la psychanalyse appliquée à la psychanalyse pure, par l’attention portée aux séances prises une à une, à chaque phrase ou chaque mot, le traitement à durée limitée et programmée « rendant le praticien plus attentif à l’acquis de chaque séance » 1. Il s’agira ensuite, selon la formule consacrée de J.-A. Miller, de permettre au bavardage de prendre la tournure de la question, et la question, la tournure de la réponse. Le lieu analytique est avant tout un lieu de réponse et c’est en cela qu’il se démarque des lieux d’écoute 2. La mutation qui est à opérer, c’est le transfert. Dans un texte préparatoire à PIPOL 6, Miquel Bassols affirmait : « l’institution, c’est le transfert ». En effet il s’agit, dans ces lieux épistémiques et cliniques, d’ajuster sa pratique à la pragmatique du symptôme, et le symptôme, si nous nous y intéressons, c’est en tant qu’il peut se mettre à parler en s’adressant à quelqu’un. Si le traitement psychanalytique va contre la logique managériale et ne vise pas l’éradication du symptôme que commande la standardisation des conduites humaines au service de la rentabilité, il s’inscrit toutefois dans une visée pragmatique consistant à savoir-y-faire avec ce symptôme, avec ce qui ne marche pas, ce qui cloche, ce qui rate, se répète, et ceci à moindres frais pour l’économie subjective.

Dès-lors, on peut situer en ce point l’apport de la psychanalyse pure à la psychanalyse appliquée à la thérapeutique, en tant que la première a frayé une voie pour la seconde en explorant la zone au-delà de l’Œdipe et l’abord pragmatique du symptôme qui en est la conséquence. La norme œdipienne est toujours universalisante et totalisante, et c’est souvent au regard de celle-ci que se jauge la question du diagnostic classique et le pronostic du soin. Lors d’une des réunions casuistiques de la FIPA, J.-A. Miller posait la question : « Faut-il, dans les institutions de psychanalyse appliquée, débattre de la question du diagnostic classique ou faut-il considérer la clinique du “tout le monde délire” ? Il proposa un ajustement : « Dans la perspective du “tout le monde délire”, il s’agit de vérifier si le nouage qui permet que ça tienne est typique, standard ou singulier. Dans cette clinique-là, il n’y a pas d’étiquette, le diagnostic ne se dit pas. On quitte une zone où ça se dit pour une zone où ça ne se dit pas, c’est sous-entendu ». Par ailleurs, il soulignait que même si dans la clinique contemporaine, il n’y a pas de diagnostic classique névrose – psychose – perversion, il s’agit de constater le(s) phénomène(s) et de les préciser dans une expression littéraire à la façon des certificats de Gaëtan de Clérambault qui se lisent avec un grand plaisir. « L’interrogatoire du patient, c’est une discipline qu’il faut avoir dans les CPCT et les autres associations de psychanalyse appliquée […] Indépendamment du diagnostic, l’interrogatoire clinique consiste à capter un symptôme en trois phrases, décrire, serrer littérairement le phénomène dans des formules ».

Dans le fond, la question du diagnostic – qui rejoint celle de la structure – appartient à la logique du tout en tant que les éléments qui la composent forment un système clos sur lui-même. Bien sûr, les éléments peuvent changer de place, mais toujours à l’intérieur du système. Quand on dit d’un sujet qu’il est psychotique, c’est que, chez lui, quelque chose fait défaut au regard du système œdipien et que son déficit se mesure à la norme phallique du pour tous, qui instaure la loi du manque et la négativation de la jouissance qui lui est consubstantielle.

C’est par le biais de la jouissance féminine que Lacan va isoler une jouissance qui échappe à la castration. Une jouissance qui n’est pas symbolisable, négativable, qui est indicible, et à ce titre, qui a des affinités avec l’infini non dénombrable. À la différence de la jouissance phallique dénombrable, comptable – puisqu’on peut en compter les coups, même à l’infini –la jouissance féminine, elle, ne peut pas se compter, se dire, se savoir. Elle s’éprouve tout au plus, mais reste indicible, incalculable. Une part de la jouissance objecte à la loi du Nom-du-Père et à la castration, c’est-à-dire échappe à la loi du langage.

Dans son cours « L’Un tout seul », J.-A. Miller précise que dans la suite des Séminaires xviii, xix et xx, et dans son écrit intitulé « L’étourdit », Lacan cerne le propre de la jouissance féminine, mais qu’il n’en n’est pas resté là, il l’a généralisé jusqu’à en faire le régime de la jouissance comme telle. « Il a aperçu que jusqu’alors dans la psychanalyse, on avait toujours pensé le régime de la jouissance à partir du côté mâle, et ce qui ouvre sur son dernier enseignement, c’est la jouissance féminine conçue à partir du régime de la jouissance comme telle » 3. « La jouissance comme telle, c’est la jouissance non œdipienne, c’est la jouissance soustraite à la machine œdipienne, c’est la jouissance réduite à l’événement de corps » 4. Dans son tout dernier enseignement, Lacan va la généraliser à tout être parlant, qu’il soit homme ou femme. C’est d’avoir généralisé la formule de la sexuation féminine qu’il en vient à dégager le sinthome. En effet, c’est à partir des restes symptomatiques, au-delà de la traversée du fantasme, qu’une jouissance rétive au sens œdipien finit par s’isoler comme pur événement de corps, soit comme hors dialectique signifiante.

Avec la passe du sinthome formalisée depuis quelques années par J.-A. Miller et mise au jour dans les témoignages de passe, il est effectivement question de savoir-y-faire avec ce qui ne se négative pas, ne se traverse pas, ne se domestique pas et que Freud nommait « les restes symptomatiques ». C’est en quoi la psychanalyse pure enseigne la psychanalyse appliquée qui s’occupe de la thérapeutique : la jouissance ne se transcende pas, elle se reconfigure autrement, tandis que le symptôme ne s’éradique pas, ne s’éduque pas. Au mieux, il se manie de façon plus satisfaisante pour le sujet qui pourra, dans le meilleur des cas, en faire un usage plus créatif que celui auquel le vouait son impuissance fantasmatique.

Cette logique mise en acte dans l’outre-passe, dans l’élaboration des AE après la passe, va ouvrir dans le même temps sur un autre abord de la clinique, celle non plus du cas comparable à un autre, mais celle de l’incomparable singularité de chaque parlêtre. « Un cas particulier, ça n’est pas le cas d’une règle, ça n’est pas l’exemplaire de l’universel, ça n’est pas l’exemplification du général, et la pragmatique est précisément la discipline qui tente de trouver la règle à partir du cas particulier […]. Dès lors, le cas particulier, c’est une chose de finesse » 5. C’est dans ce hiatus, dit J.-A. Miller, que se glisse la pratique du contrôle censée colmater la brèche entre structure et contingence.

Ainsi au CPCT se jaugent les dits du patient entre structure et contingence, entre logique du tout et du pas-tout. On peut faire entrer le cas dans une catégorie ou bien s’atteler à l’attention de sa langue singulière, voire de son bien-dire, qui pourra, si une rencontre se produit, donner une chance au sujet, désarrimé de son inconscient, de renouer avec le lien social qui est toujours affaire de discours.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 Miller J.-A., « Vers PIPOL 4 », Mental, n° 20, p. 189.
2 Ibid. , p. 187.
3 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 mars 2011, inédit.
4 Ibid.
5 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 12 novembre 2008, disponible sur le site internet de l’ECF : https://www.causefreudienne.net/wp-content/uploads/2014/08/Choses-de-finesse-I.pdf

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